Et le devoir de mémoire dans tout cela?

En, 2010, j’ai écrit ce petit article sur le devoir de mémoire. Peut-être la question va-t-elle devenir à nouveau d’actualité?

« J’ai demandé au gouvernement et plus particulièrement au ministre de l’éducation nationale Xavier Darcos, de faire en sorte que chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11000 enfants français victimes de la Shoah. »[1]

De nombreuses déclarations ont félicité cette initiative de notre président de la République. Selon Serge Klarsfeld[2] «Non seulement chaque élève se souviendra d’un enfant mais aussi du contexte historique qui a conduit cet enfant à la mort ». Il ajoute que « les élèves se souviendront d’un enfant dont la vie a été tranchée par l’intolérance et la haine raciste, ils seront mieux armés moralement contre les idéologies extrêmes et contre la violence. »

Claude Lanzmann[3] s’oppose à cette position en indiquant que nous devons bien nous garder « de l’activisme mémoriel qui semble à chacune de ses éruptions, redécouvrir à neuf ce qui est su depuis si longtemps ».

Mais quel est donc ce devoir de mémoire ?

Un devoir de mémoire s’apparente à une obligation morale universelle de se souvenir du passé[4]. Tout dépend alors de quelle manière ce passé apparaît, d’autant plus dans une classe d’élèves de 11 ans. L’éducation nationale souhaite-t-elle apporter à chaque enfant des faits historiques ou modeler des élèves témoins, ie contemporains de barbaries subies ?

Tous les ans ou presque, un texte officiel invite à une commémoration. Par cette voie, le ministère incite les élèves à se souvenir du passé. Mais quelle mémoire doit-on de ce fait invoquer en classe ?

L’enseignant doit développer une éducation à la tolérance et à la paix. Les programmes et en particulier le socle commun de connaissances et de compétences invitent au développement d’une culture humaniste. Il s’agit là d’un travail, du développement d’un processus permettant à chaque élève d’adopter une attitude mémorielle en dehors de toute forme d’approche idéologique. Ceci dit, encore faudrait-il tenir compte du développement psychologique des enfants d’aujourd’hui.

Un travail de mémoire est donc nécessaire (I) lors d’une approche contemporaine adaptée à l’âge des élèves du primaire (II).

I De la nécessité d’un travail de mémoire

 

Devant l’inflation des exercices de commémoration, risquant l’atomisation, un « travail de mémoire » et donc une globalisation ne serait-elle pas valorisable ?

Il serait laborieux de vouloir dresser la liste complète des commémorations auxquelles les gouvernements successifs invitent les élèves[5]. Tous les ans ou presque, elles rappellent à l’occasion du 8 mai, du 11 novembre, etc. l’importance de certains évènements. Elles demandent aux enseignants d’entretenir la mémoire nationale.

Cependant, cette profusion entraîne une double confusion. D’une part, toutes ces circulaires se classent hiérarchiquement selon l’importance du propos qu’elles invoquent. Ainsi, la circulaire pour la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 prévoyait sa reconduction d’année en année jusqu’en 2004 alors que la circulaire de 2001 pour la journée nationale de la déportation et la commémoration de la victoire alliée en Europe sur le nazisme concerne la seule année 2001. D’autre part, ce nombre important d’incitations à la mémoire entretien chez les enseignants une confusion entre histoire et mémoire. Doit-on se situer sur un terrain idéologique, civique ou historique ? La mission de l’enseignant serait-elle de transmettre une idéologie donnée ? Les programmes ne prévoient-ils pas l’enseignement de certains faits historiques ?

Pourquoi la loi interviendrait-elle si souvent pour rappeler aux enseignants leur mission, en sus des programmes ?

Le « socle commun des compétences et des connaissances pour l’école et le collège »[6] dispose que « la culture humaniste permet aux élèves d’acquérir tout à la fois le sens de la continuité et de la rupture, de l’identité et de l’altérité. » Demander aux élèves par la loi de se souvenir des atrocités du passé permet-il  la construction de cette culture humaniste ?

Sandrine Lemaire rappelait que « quand la politique de commémoration s’insinue dans la mission de l’école, lorsque la mémoire et la politique imposent, par la loi, une lecture de l’histoire, on doit s’interroger à la fois sur le statut de la discipline historique dans la société et sur la mission attribuée aux enseignants. On doit aussi s’opposer, par principe, à telle pratique qui jusqu’alors, était celle de régimes non démocratiques »[7].

Plus que d’imposer la réflexion sur des évènements donnés, il est possible de manière plus globale de donner aux enfants les outils pour se souvenir, dans un « travail de mémoire ». Cette expression, utilisée par Evelyne Py[8], permet de « mettre à l’écart les concurrences de mémoire du moment ». Les enfants peuvent réfléchir sur des événements donnés mais  pour pouvoir se projeter lucidement dans l’avenir, un travail durable de fond est nécessaire. La limitation à une commémoration ponctuelle qui oublie sitôt qu’elle est terminée son objet ne convient pas à la formation au jugement, au goût et à la sensibilité.

De plus, un travail de mémoire s’attache à des faits historiques. Il ne cherche pas à se construire sur une douleur soit disante féconde. Le travail de mémoire se veut objectif. Il peut se nourrir de témoignages ponctuels mais c’est à travers des faits que les enfants pourront forger leur propre jugement. La subjectivité serait source d’interprétation contraire à l’objectif du travail de mémoire qu’est la conservation des mémoires menacées par les idéologies diverses (dont la négation).

Ainsi, plus qu’un devoir de mémoire, devons-nous parler d’un « travail de mémoire ». Celui-ci est rendu nécessaire par les programmes mais aussi par notre mission d’enseignant qui est de former des esprits humanistes libres.

Ceci dit, ce travail de mémoire ne serait être le même selon que l’on s’adresse à des élèves de l’école primaire ou à des jeunes adultes du lycée.

II) De l’approche contemporaine adaptée à l’âge des élèves :

Un enseignant adapte son discours à son auditoire. Chacun de ses gestes professionnels est pensé en ce sens. Aussi, le travail de mémoire d’une classe doit s’adapter au niveau des élèves mais aussi au milieu de vie de ceux-ci.

Suite à la déclaration du président de la République dont j’ai parlé en introduction, donner à chaque classe de CM2 la mémoire d’un enfant victime de la Shoah a soulevé des interrogations. L’enfant de CM2 peut-il comprendre ce qui lui est confié ? Va-t-il vivre cette mission comme il reçoit les images qu’il voit à la télévision ? Est-il suffisamment âgé pour compatir à la souffrance des victimes ? Peut-on lui demander de compatir aux souffrances du passé ? Quelle est alors la frontière entre la compassion et la pitié ?

Des psychologues et des psychiatres ont mis en garde les enseignants contre le risque de développer chez les enfants « un sentiment de culpabilité ». Selon Marie-Odile Rucine, psychologue en pédiatrie, « un travail éducatif de manière collective » doit être envisagé. Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, ajoute que la proposition du président de la République serait source d’angoisse et de traumatisme. Pour que l’émotion ne se mélange pas à l’histoire, il convient d’adapter notre pédagogie aux élèves. Aucun « devoir » culpabilisant et aucune « mémoire » idéologique complexe ne sauraient exister[9].

Un «travail de mémoire » sur les attitudes des nazis, sur les enfants juifs, africains ou indiens traumatisés par des siècles d’intolérances… s’inscrit dans une attitude humaniste.

L’adaptation à notre public doit également tenir compte du milieu dans lequel vivent les enfants. En CM2, la plupart des enfants regarde la télévision plusieurs heures par jour. Ils ont déjà vu des images violentes, des scènes de violence que bien souvent les parents ont pourtant cherchés à leur cacher. Quel statut de nouvelles images ou un nouveau discours pourraient apporter ? Un travail de compréhension préalable est nécessaire. L’élève doit mesurer ce qui fait parti du réel et ce qui n’est que fiction. Lui mettre les mains et l’esprit dans la mémoire d’un enfant martyr relèvera-t-il de la fiction ? L’enfant voudra inconsciemment se protéger des cauchemars en classant son « devoir de mémoire » dans la seconde catégorie. En revanche, un « travail de mémoire », sur la durée, lui permettrait de passer de l’enfance à l’adolescence avec les moyens de comprendre le poids de l’intolérance et du racisme notamment.

Un travail de mémoire est nécessaire nous l’avons montré, tant d’un point de vu légal que du point de vu du développement d’une culture humaniste chez les élèves. Mais ce travail doit s’adapter à l’âge de l’enfant, sur la durée. Ce « devoir de mémoire serait beaucoup trop lourd à porter » pour un enfant, selon Simone Veil, parlant de la proposition du président de a République.

Mais la récupération, le jeu des images et des discours ameutent les foules. Il ne faudrait pas que la satisfaction de minorités successives fasse oublier les massacres perpétués guerre après guerre. « Il y a encore des enfants martyrs partout, encore aujourd’hui » disent la Peep et la Fcpe. De ce fait, « en mettant en avant, au nom du devoir de mémoire, le seul massacre des juifs par les nazis, on oublie le massacre des tziganes »[10], des esclaves noirs, des harkis, des torturés en Algérie, des martyrs des bagnes de Guyanne,……………………………….


[1] Discours de Nicolas Sarkosy au Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) février 2008 : depuis, le président a déclaré a minima que chaque classe aurait la mémoire d’un seul enfant.

[2] Serge Klarsfeld a traqué les nazis à travers le monde avec ses parents. Il est aujourd’hui président de l’association des fils et des filles des juifs déportés de France. Le Monde du 15 février 2008.

[3] Claude Lanzmann est cinéaste. On lui doit le film Shoah. Le Monde du 18 février 2008.

[5] Le rôle des enseignants dans la transmission de la mémoire :

http://crdp.ac-reims.fr/memoire/enseigner/memoire_histoire/04roledesenseignants.htm

[6] Décret du 11 juillet 2006 relatif au socle commun de connaissances et de compétences et modifiant le code de l’éducation.

[7] A propos de la loi «Melanchon » du 23 février 2005. Sandrine Lemaire, Le Monde diplomatique, janvier 2006, p28.

[10] Note 3.

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