Pourquoi et comment écoutons-nous de la musique en classe ?

Un piano débute cette partition : une boîte à musique…une princesse montée sur son socle puis la harpe et les violons s’invitent et nous emportent dans une averse de flocons de neige musicale. Les voix s’ajoutent pour donner à l’ensemble une ambiance féerique propre à Danny Elfman. Des paysages de montagnes enneigées ou de campagnes blanchies rythmés par les percussions défilent devant nos oreilles …Le rêve pourrait s’arrêter là, au bout de quelques petites minutes, trop courtes, mais la musique nous touche si profondément que tous nos sens se réveillent enveloppés par une mélodie incroyablement bénéfique.

Même si on ne connaît pas Danny Elfman[1], même si le film auquel est attaché ce morceau nous est inconnue, l’effet reste le même : on a assez de musique dans sa tête pour faire danser sa vie.

Cette interprétation, même personnelle, nécessite un apprentissage particulier. Il ne s’agit plus seulement d’entendre la musique mais belle et bien de l’écouter, de faire attention, de prêter l’oreille, d’analyser, d’avoir un esprit critique, ie de mettre à l’épreuve le morceau écouté au cœur d’une procédure rationnelle et rigoureuse pourtant empreinte d’un subjectivisme relatif.

Alors, pour ce qui concerne l’école, quelle démarche adopter avec des élèves ? Pourquoi et comment écouter de la musique ? L’élève y trouvera-t-il un bénéfice ?

Dés lors qu’ils n’y sont pas invités, les élèves n’écoutent pas de morceaux de musique autres que les tubes musicaux que la radio ou la télévision veulent bien diffuser. Naturellement, rares sont les enfants qui écoutent du Mozart calmement dans leur chambre. Dans certaines familles, Mozart reste une fameuse comédie musicale.

La profusion des images et l’explosion des sources sonores nous empêchent de voir et d’écouter. Donnons aux enfants le temps de comprendre ce qu’ils entendent ou tout simplement d’écouter. Cela n’est pas une perte de temps.

Cela demande concentration et rigueur, comme la résolution d’une énigme mathématique ou la rédaction d’un brevet d’orthographe. L’écoute musicale doit alors être un outil au service de la classe, de l’élève et formatrice pour l’enfant. Elle devient une démarche intellectuelle au service des apprentissages.

L’écoute musicale peut être un outil au service de la classe, de l’élève et formatrice pour l’enfant :

  • Il convient alors de définir une progression en accord avec les textes officiels,  avec des objectifs permettant d’obtenir l’adhésion des élèves à cette démarche. On donne alors à l’élève les moyens de s’ouvrir à une culture qu’il ne connaît pas, une culture qu’il va pouvoir rapporter à la maison.

Par où et par quoi commencer ?

Le choix des compositions se fait dans un premier temps avec un seul objectif : obtenir l’adhésion des enfants. « Star Wars, Indiana Jones, Up, Kung Fu Panda… » sont autant de superproductions musicales qui parlent aux enfants. Quand l’objectif est-il atteint ? Lors de la première écoute, de nombreux enfants rient, parlent entre eux, cherchent un moyen d’extérioriser un exercice qui les gène. La musique les questionne. « Pour une fois que quelqu’un me demande ce que je ressens…et je n’ai pas de mots pour l’exprimer…alors je ris. » Il peut rester quelques enfants peu réceptifs malgré plusieurs écoutes. Leur cheminement sera plus long. Mais au bout de trois mois d’écoutes, à raison d’une écoute par semaine, l’adhésion des enfants est totale.

Le deuxième objectif, gagner une culture musicale, peut alors être évoqué. Gradons tout de même à l’esprit qu’un retour au premier objectif est nécessaire lorsque les élèves présentent une démotivation particulière à l’exercice. Les auteurs classiques : Mozart, Beethoven ; romantiques : Rossini, Berlioz ou Chopin ; post romantiques : Wagner, Mahler ; ou du XXème  Debussy, Ravel ou Stravinsky s’inscriront naturellement dans l’oreille déjà attentive des enfants.

Selon les instructions officielles : « L’écoute d’extraits d’oeuvres musicales, voire d’oeuvres entières demeure le moyen privilégié de découverte d’un maximum d’univers musicaux et sans limitation a priori.  […] Les critères de choix en tout état de cause donneront priorité aux qualités artistiques des oeuvres, à leur authenticité, leur accessibilité mais aussi à leur capacité à nourrir une démarche de transversalité, propre à les faire apparaître comme repère culturel même provisoire. […]  Au cycle 3, en particulier, des repères seront donnés pour que les enfants commencent à situer plus précisément ce qu’ils écoutent dans le contexte historique et géographique de leur création. » [2]

Il n’est pas nécessaire de s’enfermer derrière Mozart et Debussy pour faire croire aux enfants qu’ils écoutent de la musique. Aller sur leur terrain, commencer ou reprendre des morceaux qui génèrent en eux des images claires. Leur faire aimer la démarche, qu’ils écoutent de la musique seul, que la démarche inonde leur quotidien….

Si l’enfant cherche à retrouver chez lui le morceau écouté à l’école et que la famille adhère, c’est une victoire culturelle. Le site Internet de l’école est un formidable relais.[3] Parfois, volontairement, un lien permet d’écouter à nouveau le morceau étudié. Parfois, l’enfant devra faire ses propres recherches.

  • L’ouverture culturelle et le prolongement dans les familles sont des victoires. En effet, la musique n’est pas neutre, ses effets psycho sociologiques sont notoires. Elle permet la coopération.

La musique est une fenêtre ouverte. Elle a de nombreux effets que nous ne définirons pas tous ici.[4] Elle permet notamment de faire du lien : une ouverture à un patrimoine culturel et une ouverture aux autres.

Elle permet à l’enfant d’une part d’accéder à une formidable ressource culturelle. Celle-ci n’existe par forcément à la maison et la culture ne se transmet pas par les gènes. « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. [5]» Certains enfants n’y ont pas accès.

Aussi, la misère culturelle musicale des élèves dans leur grande majorité invite naturellement l’enseignant à leur donner les moyens de cette conquête. A quoi peut servir l’école sinon à donner aux enfants les moyens de comprendre le monde dans lequel ils vivent. L’ouie est l’un de nos sens et apprendre à l’utiliser semble nécessaire.

La musique permet d’autre part aux enfants de mesurer les bienfaits de la coopération.

Les instruments jouent ensemble et créent l’harmonie. Pas un musicien ne décide au milieu de sa partition qu’il ne veut plus participer à l’œuvre commune, pas un musicien ne décide que son voisin jouera de son instrument à sa place, pas un musicien ne décide qu’il jouera plus fort que les autres. Tous les musiciens jouent ensemble et suivent la même œuvre commune jusqu’au bout.

Il n’existe pas de compétition entre les instruments. Tous ont leur rôle à jouer. Ils jouent ensemble. Mais encore faut-il définir ce qu’est un jeu : le plaisir de la participation, de la rencontre ou la recherche de la première place ?[6]

Albert Jacquard écrit que « ce dont l’humanité d’aujourd’hui a le plus besoin, ce sont de véritables rencontres, celles qui permettent à chacun de s’ouvrir à l’autre, celles qui font apparaître dans un ensemble d’être humains une réalité plus riche que l’addition de ses éléments. »

La musique ne doit pas générer de compétition, elle est l’essence même de la coopération.

Dans la vie de la classe, l’écoute presque quotidienne donne aux enfants une définition de la coopération et du jeu. Celui-ci tient une place importante dans leur vie et leur construction. Dans la classe, le but des meilleurs élèves sera d’aider ceux qui en ont besoin. J’accompagne l’autre avec mon instrument de musique.  Dans la cour de récréation, le match de football n’a plus pour objectif une victoire mais la belle action, parfois de faire du spectacle et « au-delà des mots, chacun comprend que, en apportant le plaisir d’être ensemble, le jeu a du sens, mais que la victoire n’en a pas. »[7]

La musique a cette force. Elle permet l’ouverture aux autres, de former l’esprit à la coopération, de vivre et de sourire ensemble.

De cette forme d’intelligence, elle va donc naturellement entrer au service des apprentissages.

L’écoute musicale peut aussi devenir une démarche intellectuelle au service des apprentissages :

 

  • Les élèves commencent par entendre ; ils écoutent ensuite avec plus d’attention ; ils cherchent à comprendre ce qu’ils entendent.  Apprendre à analyser et à synthétiser ce que l’on ressent, demande concentration et rigueur. On place alors l’enfant au cœur de son métier d’élève.

La misère culturelle peut aussi s’entendre d’une incapacité à comprendre ce que l’on entend. Elle invite l’enseignant à placer dans l’emploi du temps des moments d’écoute, d’analyse et de synthèse musicale.[8] La démarche ne consiste certainement pas à mesurer, à caractériser une partition comme on caractériserait une salade de fruits. Le morceau écouté est un ensemble. Il est possible de donner les caractères de certains éléments de cet ensemble. Gardons à l’esprit qu’il est par définition impossible de mesurer un ensemble.[9]

Dans un premier temps, les élèves sont placés dans une posture d’écoute. Ils sont assis, les mains inoccupées, les yeux fermés pour ceux qui peuvent. La musique leur est offerte. Ils écoutent.

Ensuite, l’analyse « matérielle » peut débuter. Le morceau est écouté une seconde fois et les questions (toujours les mêmes) sont posées : Qu’avez-vous écouté ? Quels instruments avez-vous reconnus ? S’agit-il d’un orchestre ? Connaissez-vous le compositeur ? Pouvez-vous reproduire la pulsation ?   Les éléments : le timbre, la dynamique, la hauteur, le style sont évoqués. Etc.

L’analyse « symbolique » va suivre. La musique écoutée peut être « explicite » ou « implicite ». En effet, elle peut contenir des informations explicites lorsque les images qu’elle renvoie sont claires et précises.[10]  Elle peut aussi contenir des informations implicites lorsque les images qu’elle renvoie sont sous-entendues ou suggérées. C’est à l’élève de faire appel à la déduction, à l’interprétation pour arriver à dégager ces informations implicites.[11] En d’autres termes, qu’est-ce que le compositeur a voulu nous dire ? Quel message veut-il transmettre ?

L’élève mesure toutes les dimensions arithmétiques et géométriques de la musique. L’harmonie quelle qu’elle soit a besoin de ces dimensions.

L’élève mesure aussi que pour toucher du doigt cette harmonie il doit rester très concentré, ne rien perdre de ce qu’il écoute, ne pas se laisser distraire par son camarade, par une mobylette qui passe ou par lui-même (jouer avec ses mains, toucher ses chaussures…etc.)

La démarche place donc l’élève dans une posture d’apprentissage positive. Il apprend à écouter pour pouvoir être à l’écoute dans tous les domaines qui se présenteront à lui.

Là encore l’ambiance de la classe s’en ressent.

  • Les écrits des élèves s’en trouvent transformés. ( « de l’oral à l’écrit »)

En effet, écrire un texte libre demande un minimum d’imagination.

Par principe, l’enfant n’est pas libre d’écrire ou de ne pas écrire s’il a été conditionné à ne pas être libre de sa parole et de ses idées. Aussi, faut-il commencer par rendre l’enfant libre de parler, d’exprimer au groupe (petit ou grand) ses idées. Libérons donc la parole pour pouvoir libérer l’écrit.

Il est certes possible d’intervenir à côté d’eux et d’utiliser des déclencheurs. La musique semble tout à fait appropriée. Elle crée des images mentales fortes. L’écriture, pour beaucoup d’enfants, devient alors quasi naturelle : j’écris l’histoire que la musique a créée dans ma tête[12].

Ainsi, l’écoute musicale n’est pas une perte de temps. Elle s’inscrit dans l’emploi du temps de la classe puis dans l’emploi du temps de l’enfant, à l’école et à la maison. L’esprit « d’analyse et de synthèse » est un outil indispensable à l’épanouissement personnel. La musique et l’étude musicale permet de le construire. Elle permet également de comprendre l’importance de l’harmonie dans un groupe. « Je ne suis pas seul. Je suis grâce aux autres. Sans les autres, je ne suis rien. »

Alors, la modification des rythmes scolaires pourrait-elle s’en inspirer ou faut-il encore entendre que la musique est une « matière » qui n’entre pas dans la liste des matières fondamentales ? L’écoute musicale sert tous les apprentissages.

Pour des exemples de progression d’ »écoute musicale », cliquez sur le lien.


[2]  Les arts à l’école primaire, Document d’application des nouveaux programmes Liste d’oeuvres des références pour les arts visuels et l’écoute musicale

[4] Mémoire de Marie De Bueger

[5] Discours prononcé par André Malraux à l’occasion de la Conférence des Pays Francophones à Niamey le 17 février 1969

[6] « Halte aux jeux ! » Albert Jacquard Stock édition 2004.

[7] ibid

[8] Alain Rey, écrivain  « La question n’est pas banale, car, dans la civilisation des valeurs matérielles qui est la nôtre, quelle peut être la place de la culture? Elle participe à ce qui est légué dans notre patrimoine. Elle sert à obtenir des plaisirs, des satisfactions, des consolations qui ne pourront jamais s’acheter. Mais la culture n’apporte pas l’intelligence. On peut être très cultivé et con comme la lune (les snobs)! Je connais, à l’inverse, un paysan qui n’est jamais sorti de son canton et qui est l’homme le plus intelligent qui soit. La vraie culture n’est pas à la mode, elle est détachée des valeurs des petits groupes dominants. La vraie culture, c’est celle qui est en accord avec les valeurs du futur. »   L’express, 14/12/2011.

[9] Albert Jacquard « Petit Philosophie à l’usage des non-philosophes » Calmann-Lévy, 1997.

[10] GEOFF ZANELLI, « Into the west », Le caractère tribal de cette musique ne fait aucun doute.

[11] SMETANA, « La Moldau »,  L’image d’un fleuve qui s’écoule n’apparaît pas explicitement aux oreilles des enfants…

[12]  Pour en savoir plus sur le texte libre : https://ecolenouvelle.wordpress.com/ecriture/

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2 thoughts on “Pourquoi et comment écoutons-nous de la musique en classe ?

  1. Bonjour,
    Votre article donne un autre sens à la musique et aux répercussions qu’elle peut avoir sur l’être humain.
    Merci pour ce gros travail de recherche.
    Isabelle Espert.

  2. Ping: Projet éducatif d’une école nouvelle. | Pour une école nouvelle

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